Une responsabilité sociale en voie de disparition

Mon collègue Raymond Corriveau, professeur de communication à l’UQTR et président du Conseil de presse du Québec, soulignait le 19 janvier dernier, dans une lettre ouverte à plusieurs médias québécois, le fait que 7 radiotélédiffuseurs privés du Québec cessent leur participation au Conseil de presse du Québec.

À un moment qui semble stratégiquement calculé pour éviter que cette nouvelle ne soit diffusée par d’autres médias, ces médias électroniques annonçaient ne plus vouloir défendre leurs journalistes devant le Conseil de presse, ne plus vouloir répondre aux plaintes des citoyens devant le Conseil et ne plus vouloir contribuer au financement du Conseil.

Concrètement, ça signifie que ces entreprises privées ne veulent plus rendre des comptes ouvertement devant la société québécoise.  Or, de mon point de vue, les entreprises de presse ne sont pas des entreprises privées comme les autres.  En diffusant des informations, elles ont le devoir de le faire avec rigueur, objectivité, exactitude, équilibre et diversité des points de vue.  C’est à ce sujet, entre autres, que le Conseil de presse du Québec prend tout son sens.  Il permet à tout citoyen de porter plainte, pourvu qu’il puisse prouver qu’un traitement journalistique ne respecte pas la déontologie reconnue.  En répondant aux plaintes, en portant des jugements et en les publiant sur la place publique, le Conseil contribue aussi à l’éducation des citoyens face aux médias et à la responsabilisation des entreprises de presse.

Il est vrai que le Conseil n’est qu’un tribunal d’honneur, une autorité morale sans pouvoir coercitif ou judiciaire qui n’a probablement jamais empêché de dormir les dirigeants de certains médias électronique puissants.  Il a ses limites, est perfectible et devrait être renforcé.  Mais en 35 ans d’existence, le Conseil a tout de même prouvé que cette formule a du bon.  Notamment, parce qu’elle implique  dans le processus de prise de décision des citoyens bénévoles, des journalistes et des dirigeants d’entreprises de presse.

Ces radiotélédiffuseurs défendent la décision de se retirer du Conseil en expliquant qu’elles répondent désormais de leurs agissements devant la Conseil canadien des normes de la radiotélévision.  Mais cet organisme a été établi par l’Assocation canadienne des radiodiffuseurs.  En clair, c’est une forme d’autoréglementation qui écarte presque totalement les journalistes et les citoyens du processus décisionnel relatif au traitement des plaintes du public, ou à tout le moins qui leur donne moins de place.  En d’autres mots, c’est comme si les prisonniers d’un établissement carcéral disaient ne pas avoir besoin des gardiens pour faire fonctionner la prison de façon ordonnée et sécuritaire.  Ça n’a pas l’indépendance du Conseil de presse, et le Code de déontologie sur lequel se base cet organisme ne me semble pas aussi exhaustif que le guide des Droits et responsabilités de la presse (du Conseil de presse du Québec) et le Guide de déontologie de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec.

Bref, en cette ère où les télédiffuseurs privés généralistes aimeraient pouvoir se financer à même les redevances des câblodistributeurs (payées par les citoyens), et où les télédiffuseurs privés spécialisés le font déjà depuis longtemps, il est dommage qu’ils ne veulent plus rendre des comptes devant ces mêmes citoyens payeurs.  C’est assurément une perte de pouvoir pour la société civile.

David Longpré, professeur de communication
Collège Laflèche, Trois-Rivières

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