À qui s’adressent les normes journalistiques?

Lise Millette, ProjetJ |

La confusion des genres est souvent l’ennemi numéro un des journalistes. Notamment parce qu’elle peut laisser dans l’esprit du public, un doute sur l’information, sur la crédibilité et sur l’orientation des propos. Les normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada ciblent les journalistes des émissions d’information. En ce sens, la ligne est claire… pour Radio-Canada. Qu’en est-il du public? Le public a-t-il la même définition d’information et peut-il distinguer alors ou comprendre que certains animateurs échappent à ces paramètres?

Selon Julie Miville-Dechêne, l’ombudsman de Radio-Canada, le moment est peut-être venu de préciser la portée de ses Normes afin que les employés qui n’ont pas le statut de journaliste, et qui travaillent pour des émissions ne relevant pas du service de l’information, sachent à quoi s’en tenir. La morale peut également s’appliquer à d’autres salles de rédaction.

Elle en vient à cette conclusion à la suite d’une plainte déposée contre une chroniqueuse culturelle de Québec qui a participé à la campagne «Unissons nos voix», ce site Internet mis sur pied lors de la dernière élection fédérale et qui s’attaquait directement au gouvernement conservateur de Stephen Harper. Le site interpellait les citoyens à « voter stratégiquement », en misant sur le candidat le plus susceptible de contrer le candidat conservateur dans leur circonscription.

Plusieurs artistes ont participé à cette campagne qui consistait à enregistrer de petites capsules pour dénoncer les coupes en culture. La chroniqueuse a affiché son opposition aux compressions dans les programmes culturels.

La personne qui a déposé sa plainte soutenait que Radio-Canada, par le geste de sa chroniqueuse, a servi des intérêts propagandistes. Il écrivait : «Je suis très inquiet au sujet de la véritable démocratie au Québec. On peut avoir un penchant comme journaliste, c’est normal, un(e) journaliste est une personne à part entière, mais il faut avoir la contrepartie pour équilibrer l’information. Je ne suis pas séparatiste, ni nationaliste, et je considère que la tendance à gauche est allée trop loin, et beaucoup de Québécois pensent comme moi (…) »

La chroniqueuse, qui collabore depuis cinq ans à l’émission Première heure, agit à titre de critique en livrant son opinion sur des sujets culturels. Officiellement, son titre est « commentateur-intervieweur» et donc, non journaliste. Ce statut, au sein de Radio-Canada, lui permet de jouir d’une plus grande latitude. Ceci dit, souligne l’ombudsman, «ces distinctions existent au sein de Radio-Canada, mais elles ne veulent pas dire grand-chose pour les auditeurs. Aux yeux du plaignant, elle est une journaliste comme les autres.»

La chroniqueuse avoue avec du recul qu’elle n’aurait sans doute pas dû prendre part à cette campagne et qu’elle ne pensait pas que ce geste pourrait avoir des conséquences sur la perception de Radio-Canada. Elle croyait seulement agir à titre de citoyenne.

Selon les Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada (NPJ), « Les employés affectés à la production et à la diffusion d’émissions d’information doivent restreindre leurs activités politiques à cause de l’influence réelle ou apparente qu’ils exercent sur les contenus de ces émissions. (…) »

L’émission Première heure n’est pas classée par Radio-Canada comme une émission d’information, cela dit, il est aussi prévu dans les normes que pour «préserver leur crédibilité et celle de Radio-Canada, le personnel à l’antenne et ceux à qui la Société confie le montage, la production ou la gestion de ses émissions doivent éviter de s’identifier publiquement, de quelque façon que ce soit, à des déclarations partisanes ou à des initiatives sur des sujets controversés. »

Il y a donc une place à l’interprétation. Si donc, la question de crédibilité et l’importance de la préserver peut-être une responsabilité qui dépasse le cadre journalistique, il est donc pertinent de conclure que la participation d’un artisan des ondes à une initiative sur un sujet controversé et politique, en pleine campagne électorale, n’est pas souhaitée.

D’autant que même sans être liée aux affaires publiques, l’émission Première heure a pour mandat, en partie du moins, «d’informer les citoyens».

Julie Miville-Dechêne ajoute : « Quand Première heure touche à des sujets d’affaires publiques, ses artisans (animateurs ou chroniqueurs) sont soumis aux politiques journalistiques de Radio-Canada. (…) À titre de chroniqueuse culturelle, elle est susceptible de parler en ondes ou de mener des entrevues sur le financement des artistes et sur les politiques gouvernementales à leur endroit. Lors de la dernière campagne électorale, plusieurs chroniqueurs culturels à la radio ont parlé de l’enjeu électoral des coupes dans le domaine culturel. Il s’agit d’un sujet d’affaires publiques.»

Elle conclut son rapport en écrivant «qu’il existe depuis longtemps à Radio-Canada un flou artistique sur la portée des Normes».

Cette situation à Radio-Canada peut être étendue à bien d’autres salles de nouvelles et médias d’information. Le public ne distingue pas toujours les cloisons que l’on donne à certains chroniqueurs ou animateurs. Souvent parce qu’il ne connaît pas l’existence de ces subtilités et ce qui les justifient.

À l’heure du journalisme citoyen, des blogues et d’une culture de l’opinion, il y a lieu sans doute de se montrer sensible à cette réalité, et ce, avant que le besoin d’une certification de neutralité ne soit devenue la seule finalité pour départager opinion et information.

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