Lucien Rivard et moi

Paule Beaugrand-Champagne, L’actualité|

Premier criminel québécois d’envergure internationale,
Lucien Rivard s’évade avec panache de la prison de Bordeaux en mars 1965. Alors
jeune reporter à La Presse, Paule Beaugrand-Champagne part sur les traces du
caïd. Elle réussira, contre toute attente, à obtenir une entrevue avec la femme
de Lucien Rivard. Petite histoire d’un scoop…

Plus ou moins connu du grand public, le caïd montréalais
Lucien Rivard est devenu en quelques heures, le 2 mars 1965, un aventurier mûr
pour la légende. Ce
mardi-là, les Québécois se tordent de rire en lisant dans les journaux qu’il a
sauté le mur de la prison de Bordeaux, à Montréal, grâce à des tuyaux
d’arrosage. Des gardiens les lui ont gentiment prêtés, ainsi qu’à un codétenu,
André Durocher, pour que tous deux aillent entretenir la patinoire. Sauf
que ce soir-là, il faisait 5 °C
et la glace fondait ! Mais un gardien assommé et son fusil trouvé dans la cour,
des tuyaux pendant le long du mur et des traces de pas dans la neige, de
l’autre côté, tout contribue à confirmer l’incroyable.

J’ai bien connu ce Lucien Rivard et il a occupé mes pensées,
jour après jour, pendant de nombreuses semaines. Mais je ne l’ai jamais
rencontré.

J’étais jeune journaliste à La Presse, fraîchement embauchée
aux informations générales. Chaque jour, le pupitre (la direction de
l’information) décidait de ce que j’allais couvrir le jour même : faits divers,
politique, économie, conférences de toutes sortes…

La première semaine de mars, je fus très occupée à la suite
d’une explosion de gaz naturel survenue dans un immeuble d’appartements, qui
venait de faire une trentaine de morts, hommes, femmes et enfants. Dur, dur
pour les émotions d’une jeune fille de 21 ans. J’ai donc ri avec tout le monde,
mais de loin, de l’incroyable audace de l’évadé. Lucien Rivard avait aussi eu
l’effronterie, armé d’un fusil en bois, d’emprunter la voiture d’un homme qui
passait près de la prison ce soir-là, puis, le lendemain, de faire parvenir une
lettre d’excuses au directeur de l’établissement, dans laquelle il s’empressait
de disculper les gardiens pour son tour de force !

La légende grandissait rapidement. Les jours passaient, tous
les corps policiers d’Amérique le recherchaient, et sa maison était sous bonne
garde au cas où l’envie lui prendrait d’aller embrasser sa femme, la jeune et
belle Marie.

Fin mars, Marie Rivard accordait une entrevue à un quotidien
canadien-anglais. Le sang de mon patron, Jean David, directeur de
l’information, ne fit qu’un tour. Il arriva à mon bureau dans la salle en
m’apostrophant : “Paule, je veux que tu ailles interviewer Mme Rivard. Je
veux le scoop pour le Canada français ! Il ne sera pas dit que “les
Anglais” vont nous battre sur notre propre terrain, c’est clair ? !

Euh, oui, mais…

Il n’y a pas de mais ! Tu obtiens une entrevue exclusive
avec Mme Rivard ou tu ne remets plus jamais les pieds dans cette salle. C’est
clair ? ! Je ne veux pas te voir ici tant que tu ne l’auras pas !” Et il a
tourné les talons.

Sous le choc et convaincue que je venais de perdre mon job,
j’ai quitté la salle la tête basse, terrifiée. Jamais je n’y arriverais : Marie
Rivard ne voulait parler à personne (des collègues plus expérimentés s’étaient
cassé le nez à sa porte), je n’avais pas l’ombre d’une idée de la manière de
m’y prendre pour qu’elle me reçoive, et puis, est-ce que ce n’était pas
dangereux ? Lucien Rivard était tout de même un bandit et ses amis aussi, non ?

J’ai roulé très lentement jusque chez la dame, dans le
quartier Villeray, et constaté que deux policiers surveillaient sa porte depuis
leur voiture (ouf !). Après m’être stationnée, j’ai marché comme une condamnée
à mort vers la maison et trouvé le courage de sonner à la porte. J’ai entendu du
vacarme à l’intérieur : deux immenses dobermans se sont précipités contre les
vitres de la porte, prêts à m’arracher la tête. Seigneur !
Moi qui ai peur des gros chiens, j’ai reculé d’un mètre, prête à m’enfuir. Une
“armoire à glace” entrouvre la porte : “Qu’est-ce que vous voulez
?

Euh… est-ce que Mme Rivard est là ? Je suis journaliste à
La Presse et…

Elle est pas là.

À quelle heure elle doit revenir ? Est-ce que je pourrai lui
parler ?

À six heures et demie. Et je l’sais pas, c’est elle qui
décide.” Bang ! La porte s’est refermée.

C’était le milieu de l’après-midi et je n’avais pas le droit
d’aller au bureau ; je me suis donc réfugiée à la maison. Quand mon
père est rentré du travail, je lui ai raconté mes malheurs et lui ai dit que je
ne voulais pas retourner rue De Gaspé, que de toute façon elle m’enverrait
promener, que je ne pourrais plus me présenter au journal, bref, que c’était
fini pour moi. Mon père, lui, disait que je n’avais rien à perdre à y retourner
et que, sait-on jamais, j’aurais peut-être mon entrevue. Un miracle avec ça ?

Peu après 18 h, je repars, le trac au ventre. Je sonne à la
porte à 18 h 35, sous le regard vigilant des policiers garés devant. Cette
fois, pas de dobermans, pas d’armoire à glace, c’est Marie Rivard qui m’ouvre :
“Vous êtes en retard ! J’ai pas beaucoup de temps, j’attends de la
visite.” Et elle me fait passer au salon. Le choc !

Je pose donc mes questions, qui, évidemment, tournent
presque toutes autour de : “Savez-vous où est votre mari ?” Elle
pense qu’il est à l’étranger, c’est ce que des amis lui ont dit. Et puis, ça
sonne à la porte. Bien
élevée, je ne trouve pas très poli de regarder qui c’est (!), mais mon petit
démon intérieur de journaliste, qui ne demande qu’à grandir, me fait tourner la
tête au moment où le visiteur traverse le corridor derrière moi. Marie Rivard
revient et met rapidement fin à l’entrevue.

L’envie de me venger un peu de mon patron me titille.
J’entre donc dans la salle de rédaction assez discrètement, le visage
impassible. Tout de suite, il s’écrie : “Que fais-tu ici ? Je t’ai dit de
ne pas remettre les pieds…” Ravie de l’interrompre, je dis : “Ah ?
C’est que j’ai une entrevue exclusive avec la femme de Lucien Rivard
et…” Après les cris de joie et les tapes dans le dos, je deviens soudain
une spécialiste du célèbre évadé. Vers 23 h, le chef de pupitre me demande en
riant : “Saurais-tu aussi où sont Bill Lamy et “Eddy” Lechasseur
[des complices et amis de Rivard] ?” Comme je ne sais même pas de qui il
parle, il me montre deux photos. “Ils sont recherchés partout par la
police.” “Vraiment ? Ils ne cherchent pas fort… Celui-là, il était
chez Mme Rivard tantôt. Et il est entré par la porte avant, au nez de deux
policiers !” Re-cris de joie dans la salle : mon “visiteur”,
c’était “Eddy” Lechasseur, et ça nous faisait une deuxième manchette
pour l’édition du matin.

Plusieurs jours plus tard, alors que j’assure la couverture
d’une sérieuse conférence internationale à Montréal, le patron me fait dire que
Marie Rivard veut me voir de toute urgence. Quand j’arrive rue De Gaspé, elle
m’annonce qu’elle a un scoop pour moi : une lettre de son mari. Wow ! Mais il
faut que La Presse paie pour l’avoir. Je dois lui dire (hélas pour moi…) que
nous ne payons jamais pour de l’information. Mais elle me laisse quand même lire
la lettre, qui, insiste-t-elle, vient d’Espagne.

Lucien Rivard a fait quatre envois au cours de son escapade,
dont une carte postale adressée au premier ministre du Canada, Lester B.
Pearson ! Pour enrichir sa légende, pour amuser le bon peuple en se moquant de
la police, mais surtout pour “prouver” qu’il était à l’étranger. Peu
de gens y croyaient.

J’ai fini par me passionner pour son aventure et, en bonne
amatrice de romans policiers, je me suis mis en tête avec l’aide d’un collègue
photographe, Paul-Henri Talbot de trouver sa cachette ! Durant nos moments
libres, nous avons fouillé dans les archives, discuté avec des collègues des
faits divers, tenté de deviner lequel de ses amis (même des politiciens)
pouvait le cacher. Nous avons roulé dans plusieurs rues de Laval à la recherche
de la maison où il devait se planquer, selon nos déductions ! C’était presque
devenu une obsession pour nous, surtout que Marie Rivard n’avait plus rien pour
moi, La Presse refusant de la payer…

Le 16 juillet, les policiers retrouvaient Lucien Rivard dans
un chalet de la Rive-Sud, près de Montréal. En maillot de bain, il s’apprêtait,
avec deux amis, à aller se baigner… Sa cavale et mon merveilleux plaisir de
jeune journaliste avaient duré presque cinq mois.

L’évasion de Lucien Rivard en a fait un héros criminel
populaire au Québec. Mais en 2002, André Cédilot, de La Presse, révélait,
preuves à l’appui, qu’il n’y avait jamais eu de tuyaux d’arrosage, mais plutôt
un trousseau de clefs permettant de sortir par la grande porte…

Encadré(s) :

À LIRE

Lucien Rivard : Le caïd au coeur du scandale, de Benoit
Gignac. Vient de paraître aux Éditions Voix parallèles.

Héroïne et scandale politique

Des parlementaires à Ottawa ont-ils reçu des pots-de-vin des
proches de Rivard pour empêcher son extradition aux États-Unis ?

Quand Lucien Rivard prend la poudre d’escampette, en 1965,
il est au coeur d’un imbroglio de trafic d’influence et de pots-de-vin qui fera
tomber le ministre canadien de la Justice, Guy Favreau, deux semaines avant
qu’il soit repris au bord du lac Saint-Louis, sur la Rive-Sud, près de
Montréal.

Lucien Rivard a sans doute été le premier criminel québécois
d’envergure internationale. Dans les années 1950, il fait le trafic de drogue
entre la France, les États-Unis et le Québec, s’étant imposé comme
intermédiaire entre les mafias française, américaine et italo-canadienne, dont
les relations ne sont pas faciles. En 1958, propriétaire de boîtes de nuit,
trafiquant d’armes et de drogue, il vit en millionnaire à Cuba. Mais en 1959,
les révolutionnaires de Fidel Castro le jettent en prison, où il risque la
fusillade. Étonnamment, il en serait sorti grâce à une intervention du
ministère des Affaires extérieures du Canada, par l’intermédiaire de Me Raymond
Daoust, qui deviendra lui aussi célèbre au fil des années. Revenu à Montréal,
il reprend tout simplement ses activités. C’est à la suite de l’arrestation, au
Texas, d’un passeur québécois transportant plus de 34 kilos d’héroïne qu’il
sera lui-même arrêté et incarcéré à la prison de Bordeaux, en juin 1964.

Rivard a été arrêté par la GRC à la demande du gouvernement
américain et, en attente d’extradition, il veut être remis en liberté sous
caution. Sa femme, Marie, et son meilleur ami et complice, “Eddy”
Lechasseur, réunissent 60 000 dollars et mettent à profit une série de contacts
politiques au sein du Parti libéral du Canada pour empêcher son extradition. Si
bien que le procureur, Me Pierre Lamontagne, qui représente les États-Unis dans
cette affaire, reçoit une offre de 20 000 dollars de Me Raymond Denis, chef de
cabinet du ministre de l’Immigration, pour ne pas s’opposer à la mise en
liberté de Rivard. Offre qu’il refuse fermement, mais dont il ne parle à
personne.

L’avocat est alors victime de harcèlement téléphonique de la
part de l’entourage de Rivard et de pressions diverses d’adjoints du ministre
de la Justice, Guy Favreau, qui disent parler en son nom. Tous ces gens sont
convaincus qu’il a accepté le pot-de-vin. Il doit maintenant tenir parole !
Inquiet, il se confie à la GRC, qui enquête mais ne bouge pas. Quand le
ministre Favreau, qui ignore tout de ce qui se trame dans son dos, finit par
découvrir le pot aux roses, il pense régler l’affaire en obtenant la démission
de ses adjoints.

L’opposition fera éclater le scandale aux Communes en
novembre 1964. Une commission d’enquête est mise sur pied, présidée par le juge
Frédéric Dorion. En mars 1965, quand Lucien Rivard s’évade, la commission, dont
il est somme toute à l’origine, a terminé ses audiences. Le juge Dorion dépose
son rapport à la fin de juin 1965. Rien n’y accuse le ministre Guy Favreau,
mais le juge lui reproche de ne pas avoir exigé une enquête de la GRC dès qu’il
a su ce qui se tramait dans ses bureaux. Toutefois, le 29 juin, le ministre
démissionne et se retire de la politique. Me Raymond Denis sera poursuivi et
condamné à deux ans de prison.

 

Extradé aux États-Unis le 20 juillet 1965, Rivard est
condamné le 12 novembre suivant à 20 ans de prison et à une amende de 20 000
dollars. Relâché 10 ans plus tard, il n’a plus fait parler de lui jusqu’à sa
mort, à Laval, en 2002, à l’âge de 86 ans.

 

Illustration(s) :

 

LA PRESSE

 

Slavoljub Pantelic / Istockphoto

Le piège américain, de Fabienne Larouche et Michel Trudeau,
met en vedette Rémy Girard dans le rôle de Lucien Rivard.

 

PRESSE CANADIENNE

Le 29 juin 1965, le ministre de la Justice Guy Favreau,
ici en compagnie du premier ministre Lester B. Pearson, démissionnait de son
poste. Certains de ses adjoints avaient usé de leur influence.

 

RENÉe PICARD / LA PRESSE

 

LA PRESSE

Souriant, la cigarette aux lèvres, Lucien Rivard à son
arrivée au palais de justice, le 17 juillet 1965. À gauche : Après sa remise en
liberté. Il aura passé 10 ans en prison.

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