Journaliste sans saveur : l’antithèse de Cronkite?

Peut-on imaginer un seul instant qu’un chef d’antenne quitte des yeux le télé-souffleur pour s’adresser directement à la caméra en disant que les affirmations du gouvernement fédéral ne tiennent pas la route et que l’optimisme allégué n’est que de la poudre aux yeux?

Certainement pas. L’idée d’un programme de journalisme suggèrant d’enseigner aux aspirants reporters comment s’exprimer sur des sujets dans le but d’influencer un débat n’aurait pas d’avenir non plus…
Et pourtant! Walter Cronkite, décédé à l’âge de 92 ans, présenté comme une source d’inspiration pour plusieurs journalistes et comme une icône de la presse était exactement de ceux-là. La question se pose : avons-nous globalement un problème de congruence en saluant la «méthode Cronkite»?

Le journaliste Glenn Greenwald aborde cette question dans son texte Celebrating Cronkite while ignoring what he did. Il cite une déclaration faite à CBS, lors du bulletin de fin de soirée du 27 février 1968. Walter Cronkite avait alors clairement dénoncé les politiques gouvernementales, affirmaient que le «nous» collectif avait été déçu des l’optimisme des Américains, notamment dans la guerre du Vietnam, et qu’il ne fallait pas croire en l’affirmation d’une victoire imminente.
«For it seems now more certain than ever that the bloody experience of Vietnam is to end in a stalemate. . . . To say that we are closer to victory today is to believe, in the face of the evidence, the optimists who have been wrong in the past».

Une telle prise de position aujourd’hui, se traduirait, au minimum, par une dénonciation, ou peut-être une plainte au Conseil de presse pour partialité ou un avertissement pour non respect de la déontologie, confusion des genres ou dérogation aux normes et pratiques journalistiques.

Le journaliste Richard Hétu, chroniqueur à La Presse, reprend sensiblement les mêmes propos, ajoutant : «je vous laisse deviner le traitement que réserveraient la blogosphère et les chaînes d’info continue au chef d’antenne qui se livrerait aujourd’hui à un exercice semblable.»
Cronkite a exercé son métier de manière très critique. Certains dirons même qu’il défiait politiciens et militaires.

En 2009, bien que plusieurs doutent de l’existence réelle d’objectivité, il s’agit néanmoins de la cible visée. Livrer la matière de manière neutre, impartiale et si possible sans odeur et sans saveur.
Le nombre de poursuites intentées contre les journalistes accentuent cette tendance à la prudence et à la distanciation. Les grandes entreprises de presse sont frileuses, la compétition aidant, il leur faut éviter de faire tache d’huile. Le style journalistique de l’époque du Montréal Matin a cédé sa place à une nouvelle façon d’informer. Certains y voient une manière de permettre aux citoyens de développer eux-mêmes leur pensée, d’autres sont d’avis que les journalistes délaissent leur rôle de chien de garde.

Le journaliste David Halberstam, récipiendaire d’un Pulitzer, avait déclaré en 1999, que les journalistes contemporains étaient en train d’abandonner leur rôle critique. Comme si les journalistes «have moved away from their greatest responsibilities, which is using their news departments to tell the American people complicated truths, not only about their own country, but about the world around us. Somewhere in there, gradually, but systematically, there has been an abdication of responsibility within the profession, most particularly in the networks.»
Pour bien saluer Cronkite, il faut être conscient de ce qu’il était. Serait-il souhaitable de revenir à ce type de pratique?

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